Inventaire effectué par des naturalistes sur le site du projet CIBV le 1er juillet 2018

Inventaire naturaliste sur le site de CIBV – 1er juillet 2018

La société SOMIVAL a réalisé une étude d’impact dans le cadre du dossier ICPE. L’inventaire avifaune a été réalisé sur la seule journée du 9 juin 2016.
Suite à une sollicitation de l’association Non à la Montagne-pellets, une équipe de naturalistes bénévoles a effectué un nouveau relevé sur le site, le 1er juillet 2018.

Ce relevé a été réalisé sur la plateforme d’implantation de l’usine par trois ornithologues et deux entomologistes, de 7h30 à 11h.

Conclusion

Le site est fortement dégradé (remblai) et présente un intérêt limité en termes faunistiques. Cependant si l’on tient compte des informations fournies dans le dossier d’enquête publique, une réelle étude d’impact devrait être réalisée sur l’ensemble du territoire réellement impacté, c’est-à- dire les 80 kilomètres de rayon d’approvisionnement annoncés par le porteur de projet : comme le mentionnent diverses contributions à l’enquête publique, il est à craindre de graves dégradations des sols et pollutions des eaux du fait de l’encouragement des coupes rases et du dessouchage.

Communiqué de l’association « Non à la montagne pellets » le 6 août 2018

DE LA MONTAGNE LIMOUSINE ET PARTOUT EN FRANCE

PHASE 1 DU PLAN VIGIE-PELLET

Nous nous sommes réunis aux Rencontres de la forêt qui se sont tenues cette semaine sur le Plateau de Millevaches pour affronter ces mêmes constats :

  • –  Les forêts diversifiées sont de plus en plus transformées en plantations industrielles.
  • –  Les nouvelles politiques du gouvernement montrent une volonté de privatiser la gestion des forêts publiques et d’en faire des usines à bois.
  • –  Le développement intensif des centrales à biomasse n’est en rien une alternative énergétique,il constitue plutôt une promesse d’épuisement rapide des ressources en bois.

    Ici, au cœur de la Montagne Limousine, nous sommes venu-e-s de partout en France pour partager et coordonner nos résistances à cette prédation forestière. Nous nous sommes rendus compte que dans chacune de nos luttes, nous faisons face à une même logique de profit au détriment du territoire et de ses habitants.

    Localement, cette logique se nomme CIBV : encore une histoire de patron à l’affût des aides et des politiques de greenwashing, encore des plaquettes de pubs à coups de « produits bio-sourcés », encore des promesses de coupes rases et de stérilisation des sols, encore du chantage à l’emploi… et toujours les forêts qui trinquent, en l’occurrence dans un rayon de 80km, sur un territoire déjà largement affecté par une pratique sylvicole industrielle.

    Par la vigie que nous bâtissons ce dimanche 29 juillet 2018 en bordure du site prévu pour l’implantation de l’usine à pellets torréfiés CIBV, nous affirmons notre détermination à faire ce qu’il faudra pour que ce projet ne voit jamais le jour. Nous nous tenons prêts en cas de début des travaux, tout comme nous restons attentifs à toutes les menaces que les politiques forestières actuelles font peser sur le vivant.

    Nous nous retrouverons lors de la Marche pour la forêt qui commencera le 15 septembre pour converger le 25 octobre dans la forêt de Tronçais dans l’Allier. Nous invitons tout un chacun à nous y rejoindre.

    PREMIERS SIGNATAIRES

    Adret-Morvan / Anor Environnement / ARPENT / SNUPFEN-Solidaires / Collectif SOS Forêt / Collectif SOS Forêts du Sud / Collectif Biomasse Critique / Collectif Abrakadabois de la zad de Notre-Dame-des-Landes / Non à la Montagne-pellets / Des membres du Réseau pour les Alternatives Forestières / Michel Benard (CGT Forêt)

page1image21536page1image21696page1image21864page1image22032page1image22200

Article paru dans le journal Politis le 26 juillet 2018 « la forêt aux abois ».

La forêt aux abois

Depuis l’Antiquité, les hommes ont abondamment ponctionné les ressources sylvicoles. Jusqu’à prendre conscience, en France au XIXe siècle, de leur finitude et enfin inverser la tendance.

La forêt des Gaulois, dans laquelle batifolaient les sangliers, mais aussi des bisons et des aurochs, couvrait une quarantaine de millions d’hectares, soit les trois quarts du territoire actuel de la France (1). Preuve que, contrairement à une légende tenace forgée par Jules César évoquant un pays « chevelus », la Gaule n’était pas seulement une forêt peuplée de chasseurs que les Romains venaient déranger, mais déjà une contrée de défricheurs et d’agriculteurs. D’ailleurs, quelques siècles plus tard, sous Charlemagne, la forêt, selon les historiens, ne représentait plus que 30 millions d’hectares et reculait sous la hache des Francs.

Jusqu’au Xe siècle – le territoire étant désorganisé après la fin de l’Empire romain –, les forêts regagnent du terrain, avant de régresser rapidement à partir du siècle suivant. Pour de nombreuses raisons : à mesure que la population augmente, les besoins en bois de chauffage et de construction s’accroissent, l’agriculture défriche, et les troupeaux, de plus en plus nombreux, paissent en forêt et limitent sa régénération naturelle. À la fin du XIIIe siècle, l’espace forestier ne représente plus que 13 millions d’hectares, et il est essentiellement organisé pour les chasses royales et seigneuriales.

Cette situation de relative pénurie subsiste au point d’inciter Jean-Baptiste Colbert, ministre de Louis XIV, à prononcer la célèbre phrase : « La France périra faute de bois. » Condamnant les errements des siècles précédents, souvent liés à l’incompétence ou à la corruption des responsables forestiers, Colbert prend en 1669 une ordonnance de « réformation » de la gestion forestière pour faire face à de nouveaux besoins. Il faut alimenter les premiers hauts fourneaux, les forges, les verreries, les cristalleries, les usines de porcelaine, les tanneries, et l’on a toujours besoin de bois d’œuvre ou de chauffage, ainsi que de charbon de bois. Enfin, il faut construire des navires de plus en plus grands. Deux mille arbres sont nécessaires pour un bateau, et le seul entretien de la marine de guerre, en pleine expansion, représente l’équivalent annuel de 100 000 hectares de forêt. Les efforts de Colbert et de ses successeurs ne parviendront qu’à limiter les dégâts. Avant la Révolution, la surface forestière est réduite à 7 millions d’hectares.

La disparition de toute autorité pendant la Révolution et, surtout, le ressentiment de la population contre l’aristocratie et la -bourgeoisie laissent libre cours à d’immenses coupes sauvages et à la divagation des troupeaux, notamment de chèvres, dans les espaces boisés. L’Assemblée législative et la Convention abordent souvent le sujet, mais, bien que l’idée de nationaliser les forêts soit évoquée, elles ne prennent aucune décision. L’empire napoléonien hérite donc d’une forêt d’à peine 6 millions d’hectares et aggrave la situation pour les besoins de la marine. Les historiens de la forêt rapportent, par exemple, que la bataille maritime de Trafalgar a englouti près d’un million d’hectares de chênes plus que centenaires !

À la Restauration, après bien des atermoiements, est finalement créée la très militarisée École royale des eaux et forêts (2) à Nancy, en 1824, puis, en 1827, est promulgué un code forestier destiné à mettre de l’ordre dans l’exploitation des espaces sylvicoles. Pour peu de résultats et surtout des protestations dans les provinces, à commencer par la guerre des Demoiselles en Ariège, de 1829 à 1832, qui voit les paysans se soulever pour défendre leurs droits de pacage. En dépit du changement de régime en 1830, l’État continue de vendre ses forêts domaniales pour alimenter son budget et la situation de se dégrader.

Nous parlons d’une époque où la forêt n’est fréquentée que par ses travailleurs : la traverser pour se déplacer est réputé dangereux, en raison de la menace des ruffians rançonnant ou assassinant les voyageurs. La forêt fait peur. Il faut attendre le mitan du XIXe siècle, grâce à l’influence du romantisme et de certains intellectuels, pour que les espaces boisés suscitent de l’intérêt, puis un engouement. Claude-François Denecourt, ancien grognard de Napoléon, organise les premiers sentiers de randonnée dans la forêt de Fontainebleau, lesquels existent toujours. Les Parisiens affluent et l’école des peintres de Barbizon (Corot, Millet, Rousseau et les impressionnistes) participe à la dédiabolisation de la forêt. Un mouvement de découverte, de célébration et de protection facilité par l’arrivée du train parisien en 1849. Se promener en forêt devient à la mode, et les poèmes et articles de presse sur la France sacrifiant ses arbres se multiplient.

Les inondations qui ravagent le pays dans les années 1840 puis en 1856 et 1859 – catastrophes attribuées à la déforestation des montagnes et des plaines, laissant les eaux dévaler – renforcent cet intérêt pour la forêt. « Il faut reboiser », clament et écrivent les premiers conservateurs de la nature, appuyés par les forestiers, enfin entendus.

Après les échecs des lois de 1841 et 1846, ceux-ci sont plus écoutés et les pouvoirs publics reboisent peu à peu, malgré les protestations des agriculteurs et une véritable guérilla menée par les propriétaires contre les -officiers forestiers. Les Landes, sur près d’un million d’hectares, puis la Sologne seront plantées de forêts – souvent, hélas, en résineux (car ce sont les arbres les plus rentables) –, tout comme les Alpes ou les pentes dénudées du mont Aigoual, en Lozère. Des flancs de montagne sont progressivement replantés, tant l’angoisse des crues reste vivace. Et le lobby des arbres poursuit ses campagnes de presse. Si bien qu’en 1887 la surface boisée remonte à 9 millions d’hectares. Résultat facilité par le recours de plus en plus massif au charbon pour le chauffage et les industries, que le chemin de fer concentre autour des villes.

Même s’il ne faut pas négliger les effets des pressions des associations et des actions des forestiers, une large part de la reforestation française est la conséquence de l’exode rural, qui bouleverse le paysage à partir des années 1870 jusqu’après la Seconde Guerre mondiale. Les campagnes se vident, les paysages se referment et se peuplent d’arbres. En 1872, les agriculteurs sont 18,5 millions : ils ne seront plus que 7,3 millions en 1968. Aujourd’hui, on en compte tout au plus 500 000. Les paysans ont laissé place à une forêt de 17 millions d’hectares, très morcelée et partagée entre plusieurs millions de propriétaires.

(1) Les chiffres sont donnés par rapport à la superficie actuelle du territoire métropolitain français.

(2) Fusionnée dans AgroParisTech depuis 2007.

 

Article paru dans le journal « La Montagne » le 9 juillet 2018

Environnement

Les forêts de douglas rendent-elles imbuvable l'eau du robinet en Limousin ?Les forêts de douglas rendent-elles imbuvable l’eau du robinet en Limousin

Publié le 09/07/2018 à 14h12

« Autour de nous, à vol d’oiseau, la forêt de douglas est partout. Il y avait que des chênes et des châtaigniers, tout a été arraché et planté en douglas », regrette Jean-Louis Caze. Cet habitant de Vidaillat est très préoccupé par l’intensification de la monoculture en douglas et de ses conséquences environnementales et sanitaires. © BARLIER Bruno

Le douglas fâche. Si le roi des forêts industrieuses fait le bonheur des exploitants, il est loin de faire l’unanimité, notamment en Creuse, pour des raisons paysagères et environnementales mais aussi plus invisibles, des raisons sanitaires. Outre qu’il soit devenu le triste symbole de l’industrialisation de la forêt, il est soupçonné d’avoir des incidences bio géochimiques sur son milieu, d’acidifier le sol et l’eau. Pas si simple, répondent ceux qui ont étudié les captages forestiers.

Ses rangées monotones qui grignotent l’horizon, l’ombrage massif qu’il déploie sur le sous-bois, ses coupes rases qui éventrent le paysage, l’acidification des sols et des eaux, des rivières mais aussi des captages forestiers dont on le suspecte font du douglas, un roi des forêts dont le trône vacille…

À Lanjouy, hameau de Vidaillat (Creuse) entouré de pépinières de douglas, les dernières analyses de l’Agence régionale de santé (ARS) déconseillent la consommation d’eau du robinet aux enfants et aux femmes enceintes, elle provoque également la corrosion des canalisations. Son acidité inquiète quelques habitants qui ont alerté la préfecture et l’ARS, mais aussi le député de la Creuse et le ministre de la Transition écologique et solidaire.

« Ce problème concerne tout le massif forestier de Millevaches. Trois communes en Corrèze ne peuvent plus boire l’eau du robinet, à Peyrelevade, à Meymac et Tarnac parce qu’elle est trop acide et trop riche en aluminium. »

JEAN-LOUIS CAZE, ANCIEN MÉDECIN 

« Ce problème concerne tout le massif forestier de Millevaches. Trois communes en Corrèze ne peuvent plus boire l’eau du robinet, à Peyrelevade, à Meymac et Tarnac parce qu’elle est trop acide et trop riche en aluminium », explique Jean-Louis Caze, ancien médecin qui vit une partie de l’année à Lanjouy. Pour lui, pas de doute, les plantations massives de douglas alentours sont responsables de cette acidification de l’eau qui faisait état d’un pH de 5,9 en 2016 et de 5,7 en 2017 (1). Il soupçonne également des apports d’engrais et traitements insecticides contre l’hylobe, notamment sur les jeunes arbres, qui ajouteraient à la pollution (2).

Une roche mère déjà acide

De ses cimes à ses racines, la forêt joue son rôle de filtre naturel de l’eau. Le douglas, comme les autres résineux (épicéas, pins et sapins) est connu pour acidifier le sol davantage que les feuillus : leurs aiguilles sont plus acides, la litière qu’elles composent au sol se dégrade difficilement et accentue la nitrification du sol et son acidité (3), augmentant la mobilité des éléments polluants. La monoculture accentuant le phénomène. Lorsque le sol, saturé, ne joue plus son rôle de tampon et ne neutralise plus ces excès de nitrates (notamment d’aluminium issu de la dissolution de la roche), ils se retrouvent dans les eaux de ruissellement jusqu’aux captages forestiers et aux cours d’eau.
Trop d’acidité – en dessous de 6,5 – inhibe la biodiversité et l’aluminium se révèle toxique en dessous d’un pH de 5,5. « Depuis quatre ou cinq ans, on en retrouve dans les poils des vaches », signale Jean-Louis Caze. Il rappelle aussi que les truites, très sensibles à cette toxicité alumique, ont disparu des cours d’eau voisins, « autrefois réputés pour leur pêche… ». Pour cet ancien médecin, cette acidité est à prendre très au sérieux. « Au niveau gastrique, intestinal et rénal, elle peut provoquer des risques de gastrites, d’ulcères et d’insuffisance rénale, explique-t-il. L’aluminium lui, est neurotoxique. Il se concentre au niveau cérébral et constitue un facteur de risque supplémentaire dans les démences d’Alzheimer, scléroses en plaques, problèmes de fertilité, cancers du sein et troubles cognitifs. »

« La règle d’or, c’est de garder impérativement le couvert, d’éviter les mises à nu du sol »

Depuis deux ans, l’Office national des forêts de la Creuse (ONF) étudie la question dans le cadre de la charte forestière. « On voulait savoir quels étaient vraiment les faits par rapport aux enjeux colossaux que représente la forêt résineuse du bassin creusois », explique Laurent Rivière, animateur de la charte forestière.
Les eaux de captage forestiers du Maupuy, autour de Guéret, plantés eux aussi de douglas, font ainsi l’objet d’analyses universitaires poussées, sur une cinquantaine de paramètres. « On suit neuf drains depuis deux ans et en fin de compte, le pH n’a pas bougé d’un iota », constate-t-il. L’étude compare également le comportement de l’eau qui percole sous couvert résineux et sous couvert feuillu. « C’est pratiquement identique », quelle que soit l’essence plantée, l’empreinte de l’eau reste très stable.

« L’inconvénient ici, c’est que nous sommes sur une roche mère très acide, le granite. L’eau va naturellement se charger en acidité. Il est souvent dit que c’est la faute du douglas, mais c’est la nature de notre sol qui explique cette acidité ».

LAURENT RIVIÈRE (technicien de l’ONF et animateur de la charte forestière)

« L’inconvénient ici, c’est que nous sommes sur une roche mère très acide, le granite, reconnaît Laurent Rivière, l’eau va naturellement se charger en acidité. Il est souvent dit que c’est la faute du douglas, mais c’est la nature de notre sol qui explique cette acidité ». Il cite l’exemple de la Normandie où, malgré un peuplement dense de résineux acides, l’eau est calcaire mais n’omet pas que « des générations de douglas peuvent peut-être avoir une incidence sur l’acidité du sol et de l’eau ». Tout comme leur teneur en nitrates ou la turbidité (l’opacité) de l’eau qui peuvent varier « suite à de mauvaises pratiques forestières au niveau des coupes rases, du débardage ou une pluviométrie très importante », ajoute Jean-Luc Farges, du Centre régional de la propriété forestière.

Pour désigner le douglas comme seul coupable, le recul n’est pas suffisant. Avec de premières plantations limousines débutées après-guerre, on entame que la seconde génération d’arbres. L’étude de l’ONF, désormais menée sur 21 drains, se poursuivra sur dix ans. « Quand une erreur est faite, elle se paye parfois cash mais souvent, elle se paye au bout de dix ans », souligne Laurent Rivière.

Les coupes rases laissent le sol livré aux intempéries, au lessivage des sols et à l’érosion.

Tant que le couvert est là, tout va assurent ONF et CRPF. Mais les choses peuvent se gâter en cas de coupes rases, où la totalité des arbres d’une parcelle sont abattus, pire, en cas de désouchage, qui conduisent à une minéralisation du sol. « La règle d’or en matière de préservation de la qualité de l’eau, indique Laurent Rivière, c’est de garder impérativement le couvert, de maintenir l’existant et le système racinaire, d’éviter les mises à nu du sol. On est sur du bon sens… »
Un bon sens parfois oublié dans la course à la rentabilité. « Si, au moins, dans les quelques hectares des périmètres de protection rapprochée des captages (PPR), on avait des pratiques respectueuses de l’écoulement de l’eau, on ferait un grand pas. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. » Trop peu de contrainte et trop peu de contrôle, la loi forestière n’est pas appliquée partout.
Voilà qui ne rassure pas Jean-Louis Caze qui souhaite « la mise en place d’une commission d’enquête neutre, indépendante, avec observatoire et veille sanitaire».

D’où vient l’eau forestière ?

En Creuse, l’eau potable est issue de captages forestiers et de rivières en proportions diverses. L’eau de l’Agglo du Grand Guéret est par exemple issue pour 83% de captages forestiers et 27% d’eau de rivière et réservoir.

Avant de couler de nos robinet, l’eau forestière a suivi un long parcours depuis la cime des arbres jusqu’au captage. L’eau de pluie va tomber sur le couvert, qu’il soit feuillu ou résineux, traverser le feuillage puis les premiers centimètres du sol. C’est là qu’elle se gorge d’impuretés. Elle mettra ensuite environ un mois à parcourir la distance entre le drain de captage et le regard, à peu près 50 mètres. Un temps où elle circulera entre les racines et les roches qui joueront le rôle de filtres.
« C’est ce long cheminement qui en fait une eau d’une qualité exceptionnelle, souligne Laurent Rivière. Sur les données d’eau brute, on s’aperçoit que l’eau de forêt est proche de la potabilité contrairement à l’eau de rivière ; beaucoup de communes ne la traitent même pas ». Elle coûte par conséquent, huit à dix fois moins cher.
Regard d’un captage d’eau forestière dans les Monts de Guéret
Ces captages sont situés dans des zones réglementées par un périmètre de protection immédiat (PPI) lui-même compris dans un périmètre de protection rapprochée (PPR). Or les clauses de ce PPR ne stipulent pas de privilégier les feuillus plutôt que les résineux, de limiter la densité de plantation ou d’éviter les coupes rases. Pourtant, pour que cette eau garde sa qualité exceptionnelle, il faudrait maintenir le plus possible le couvert forestier et préserver un système racinaire développé.

La monoculture est-elle une impasse pour la forêt ?

L’effet des essences sur leur environnement dépend en grande partie des pratiques sylvicoles dont ils font l’objet et de leur densité. Leur monoculture, très productive dans le court terme, pourrait avoir d’insidieux effets à plus longue échéance. Sur le plateau de Millevaches, le taux de boisement était de 2 % au début du XXe siècle ; il est passé à plus de 60 % aujourd’hui, principalement en résineux dont le sapin de Douglas.

Originaire de la côte ouest de l’Amérique du nord, le douglas a été importé pour sa pousse rapide et son très haut rendement. Le pays possède aujourd’hui 50 % de la ressource européenne de douglas. « Lorsqu’on a introduit l’écrevisse américaine, on ne savait pas que ça allait faire des dégâts sur notre écosystème. Avec le recul, on sait qu’elle a considérablement modifié l’équilibre de nos rivières, faisant régresser voire disparaître des espèces autochtones. Le douglas nous renvoie à cette image », résume Jean-Paul Caze, inquiet de ce déplacement dont on n’a pas encore forcément mesuré tous les effets.

Une essence gourmande

La densité des plantations et surtout l’absence de futaies mélangées et irrégulières (résineux et feuillus d’âges différents) pourraient bien concentrer les effets indésirables. Très gourmand en eau, le douglas peut consommer 50 m³ d’eau par hectare et par jour. Une soif qui peut soulever des interrogations, notamment sur la préservation des zones humides du plateau de Millevache, véritable château d’eau du Limousin.
Avec le réchauffement climatique, se profilent des questions quant à la pertinence d’une monoculture d’essence qui craint particulièrement la sécheresse.

… qui contribue à l’appauvrissement des sols

Pendant les quarante premières années de sa vie, le douglas absorbe les nutriments et minéraux du sol. Pour répondre aux standards de la demande, il est malheureusement coupé avant qu’il n’ait pu restituer au sol les ressources qu’il y a puisé. Cet appauvrissement du sol s’accompagne parfois de mauvaises pratiques forestières comme les coupes rases qui accélèrent le lessivage du sol et son érosion. Le dessouchage également, interdit dans les périmètres de protection immédiate (PPI) mais non réglementé dans les périmètres de protection rapprochée (PPR) des captages, ajoute à la pollution des eaux. « On dit qu’il faut une génération d’homme pour réparer un sol où l’on a dessouché », rappelle l’ONF.

Une prise de conscience est amorcée

Actuellement, la forêt française, publique comme privée, subit une grosse pression de l’industrie du bois, notamment avec l’explosion des marchés du bois énergie et du papier, qui récla-ment de gros volumes. « Quelques forestiers ont pris conscience que le changement des pratiques et la diversification des plantations sont une réponse aux problèmes écologiques », confie Laurent Rivière de l’ONF.
En finir avec les coupes rases, privilégier la forêt continue, où seuls les arbres à maturité sont coupés et la futaie irrégulière où diverses espèces cohabitent, sont autant de pratiques forestières qui ont fait la preuve de leur réussite ailleurs, comme en Suisse.

Dans le Plan particulier pour la Creuse, un collectif de gestionnaires forestiers privés préconise ouvertement le maintien de l’existant, la préservation de la multifonctionnalité de la forêt avec une vision à long terme. De nouvelles pratiques qui iront dans le sens d’une protection de l’eau, du paysage et de la biodiversité.

 

Julie Ho Hoa
julie.hohoa@centrefrance.com

(1) Le pH est mesuré de 1 à 14 : un milieu neutre a un pH de 7, inférieur à 7, le milieu est acide et supérieur à 7, il est basique. La baisse d’une unité de pH implique une acidité multipliée par 10, une eau de pH5 est ainsi 100 fois plus acide qu’une eau de pH7.
(2) Les traitements phytosanitaires sont très réglementés en forêt et totalement interdits à proximité des captages d’eau.
(3) Selon une étude de l’INRA, cette acidification qui s’ajoute à l’acidité naturelle du sol reste modérée, ne jouant que sur une réduction du pH de 0,2 à 0,3

Article paru dans le journal La Trousse Corrézienne de mai-juin 2018

LA FORÊT LIMOUSINE une mine de charbon à ciel ouvert

L’État vient de créer un cadre légal pour une mine de charbon : les forêts du Limousin ! On en a déjà parlé dans la Trousse de janvier, le rêve de Carbon Ingen’R Bugeat Viam (CIBV) c’est une usine qui fabriquerait 40 000 tonnes annuelles de granulés de charbon à partir de bois vert. La procédure administrative avance comme un bolide. L’enquête publique a été bâclée par un commissaire partial¹. La réunion du CODERST (Conseil Départemental de l’Environnement et des Risques Sanitaires et Technologiques) a eu lieu le 8 mars (l’opposition était dedans et dehors), et, fin mars, le préfet a publié les arrêtés autorisant les travaux. Devant tant d’auto-satisfaction et d’hypocrisie, il y a urgence à se mobiliser, tant sur le plan juridique et que sur le terrain. Et il faut avant tout expliquer pourquoi.

Dans le dossier d’enquête publique², le révérend père Gaudriot (PDG de CIBV) nous explique que la destination du charbon en gare de Viam est… inconnue ! Mais on devine aisément le terminus : les anciennes centrales thermiques à charbon qui servent au réseau d’électricité. Produire de la chaleur à partir de l’électricité, c’est comme engraisser des porcs avec de la truffe. À part ça, tout va bien.

Ce projet est un projet d’exploitation forestière. Le principe d’approvisionnement de l’usine est de couper les peuplements dits « pauvres » (taillis et accrus générés par la disparition des petits paysans) : officiellement quatre-cent hectares annuellement coupés ras pendant vingt ans. Sauf que le commentaire laissé par la société Arbogeste dans le dossier d’enquête publique dit plutôt huit-cent hectares par an si l’on considère bien les objectifs de production. Une enquête publique qui se termine par une sous-évaluation de l’impact du projet ne serait-elle pas destinée… à être annulée par la justice administrative ?

Côté émissions de gaz à effet de serre, l’étude d’impact  se contente d’une phrase : une futaie stocke plus de carbone qu’un taillis, respectivement 67 tC/ha contre 32 tC/ha. Pas un mot sur le processus : couper les taillis et les brûler génère des émissions bien avant de récupérer le carbone par la pousse des futaies adultes. Ça n’intéresse personne de connaître l’impact de la déforestation avant de re-stocker du carbone par une futaie adulte ? D’autant plus qu’on coupe le douglas à quarante ans alors qu’il n’est encore qu’un bébé et qu’il n’a pas rendu au sol ce qu’il lui a pris.
Dans cette étude d’impact, il n’y a absolument aucune évaluation des émissions de gaz à effet de serre qui seraient dûes à la construction de l’usine, par son fonctionnement, le transport par camions et par voie ferrée. Ni rien sur les émissions dûes à l’utilisation de ces pellets. Ni rien sur les effets de la vapeur d’eau produite par les cheminées des unités de refroidissements, ce gaz étant pourtant le plus fort en termes d’effet de serre. Osons poser la question : est-ce vraiment une étude d’impact ? Est-ce que dans le terme « enquête publique », il n’y aurait pas le terme « enquête » par hasard ?

Enfin le meilleur pour la fin : à propos du trafic routier, l’étude d’impact (page 162 ICPE 1) dit que l’accroissement du passage de camions sur la RD 979 serait de 15 %. Le commissaire enquêteur rapporte (page 11 de son rapport) que ce serait 70 %. Le calcul d’une personne dans le registre d’enquête publique aboutit à 150 % ! Tout dépend du tonnage des camions : plus ils sont gros, moins il en passe. Les conseils municipaux de Bugeat et de Viam se sentiront peut-être concernés par cette tromperie caractérisée. Ils ont donné leur feu vert pour une légère nuisance, les habitants auraient l’enfer sonore en retour ? Et ils paieraient la réfection des routes abîmées tandis que Gaudriot encaisserait les dividendes ?
Il ne faut pas poser le problème du projet CIBV dans l’impasse de la situation économique présente, avec ses « emplois à la clef ». Il nous faut penser le tout, intégrer la réflexion énergétique dans la question politique et sociale. En attendant, la lutte contre la légalité de ce projet est de toute première nécessité pour le Limousin, et utile pour la construction d’une réflexion alternative. No passaviam !

1 – Association Non à la Montagne Pellets – https://bit.ly/2H4j66l
2 – https://bit.ly/2ztthOe

Par Corrèze Pondant

Position de l’association « Sources et Rivières du Limousin »

PROJETS INDUSTRIELS :
Carbon Ingen’R Bugeat Viam (CIBV) : quand la réalité dépasse la fiction !

CIBV, un beau projet pour le territoire du PNR de Millevaches ?

Pourquoi être contre a priori un si beau projet industriel local et innovant, qui est par dessus le marché écologique puisqu’il a recours au bois, matériau noble et vert par excellence et qui permet de réduire fortement les émissions de CO2 des villes qui vont bénéficier du combustible ainsi créé en substitution au charbon. Ce projet de pellets torréfiés permet en plus de réhabiliter une zone industrielle inoccupée et polluée, tout en dopant la création d’emplois locaux, au moins 17 personnes nous dit on.

Telle est la question que se posent bon nombre de personnes qui n’ont soit pas lu le dossier d’étude d’impact (fort indigeste au demeurant) soit pas compris les effets négatifs et cumulés en cascade d’un tel projet tant autour de Bugeat (installation classée oblige), que sur l’ensemble de la zone d’approvisionnement en bois à 80 km de rayon.

Une enquête publique bâclée et un déni de démocratie

L’enquête publique n’a eu lieu que sur les communes de Bugeat et Viam alors même que tout le Parc de Millevaches, et au-delà les territoires de Corrèze et des Combrailles sont tout autant concernés par la zone d’approvisionnement en bois.

L’enquête publique contrairement à l’habitude a mobilisé très largement la population lors de l’unique réunion publique organisée par le commissaire enquêteur, en séance en mairie, comme sur les registres d’enquête internet ou papier (presque 200 pages de registre au final).

De très nombreux positionnement bien argumentés et chiffrés ont montré toute l’incohérence de ce projet localement, tant du point de vue économique qu’écologique et social.

Pour autant, l’avis final du commissaire enquêteur a été tout à fait favorable au projet présenté et ce malgré toutes les lacunes et omissions relevées par les habitants, associations constituées et professionnels de la filière bois.

Un projet d’ICPE1 localement aberrant pour la santé des populations

Nous avons affaire dans ce cas à un gros projet industriel qui va accueillir sur zone au moins deux industriels, Carbon Ingen’R pour la production de pellets torréfiés et Lyaudet pour le broyage de souches.

Ces deux activités relèvent logiquement du régime ICPE mais seule l’activité de production de pellets a fait l’objet d’un dossier d’étude d’impact et d’une enquête publique.

Par ailleurs, le site situé au vent du bourg de Bugeat à seulement 1,5 km va nécessairement générer de nombreuses nuisances à la population : bruit des broyeurs, poussières, trafic poids lourds, émissions de gaz de combustion, pollution des eaux.

La qualité de l’air extérieur qui était jusque là un des bienfaits du plateau va sérieusement être impactée dans le périmètre immédiat du projet et notamment dans Bugeat et dans les villages proches. Potentiellement le centre sportif de Bugeat pourrait même ne plus accueillir de sportifs de haut niveau. Le bruit sera aussi une très forte nuisance régulière autour du site.

Un projet totalement fou pour la préservation et l’amélioration des forêts

Il y avait déjà beaucoup à redire sur la gestion des forêts en Limousin et sur le plateau de Millevaches en particulier, mais avec ce projet censé ramasser tous les andains de branches et les souches des arbres abattus, on atteint là le summum de l’incohérence en matière de gestion forestière.

La forêt est par essence un immense moteur à recycler le carbone et donc à recycler la matière végétale. C’est son fonctionnement normal qui se réalise grâce à une myriade d’espèces (insectes, champignons, bactéries, oiseaux, …) qui jouent toutes un rôle dans ce recyclage permanent de la matière.

Ainsi prélever toute la biomasse et ne rien laisser au sol est totalement contre nature et ne laissera derrière ces zones que champs de ruines stériles.

Plus grave, avec ce projet on légitime un système très néfaste et court-termiste de gestion de la forêt, celui de la plantation suivie ou précédée de la coupe rase ou coupe à blanc.

Ce ne devrait pas être le mode courant de gestion de la forêt mais plutôt l’exception or en Limousin, ce système est devenu quasiment le seul système mis en pratique. A contrario, la gestion pérenne des forêts en futaies irrégulières est totalement marginalisée.

Le broyage des souches va renforcer et intensifier encore un peu plus cette logique mortifère, car jusque là les souches n’étaient pas toujours prélevées, parfois, les replantations étaient faites en laissant les souches en place. Les rotations de coupes sur les parcelles risquent encore d’être raccourcies de ce fait, alors qu’on coupe déjà les douglas à 35 ans, quand il faudrait les laisser pousser au moins jusqu’à 60 ou 70 ans. Les accrus forestiers de bouleaux ou de chênes vont eu aussi subir le même sort à un rythme soutenu pour alimenter des besoins toujours croissants de la filière.

L’eau et les sols fortement impactés, une acidification accrue à prévoir

De même puisque nous sommes en contexte granitique, les sols acides sont peu fertiles et l’eau est déjà très acide, phénomène renforcé par la pollution mondiale et les pluies acides associées.

Le maintien de la matière organique dans les sols est le moyen le plus simple de limiter cette acidification qui va croissant depuis 50 ans sur le Massif Central et tous les massifs granitiques.

Ainsi, prélever les souches va faire descendre encore le pH de l’eau qui est déjà critique (pH<4,8) dans certaines communes, où des captages sont particulièrement touchés par la présence d’aluminium toxique dans l’eau. On frise parfois un niveau égal à trois fois la concentration maximale recommandée en aluminium dans l’eau (niveau OMS fixé à 200 µg/L) or ces communes n’ont pas conscience qu’avec ce genre de projet industriel, le problème va encore s’accroître rapidement.

On proposera alors sûrement aux communes des systèmes coûteux de traitement de l’eau alors même qu’il suffirait d’avoir des pratiques en adéquation avec les contraintes et caractéristiques du territoire.

Il serait possible de continuer encore la liste des impacts à prévoir d’un tel projet, sur le plan touristique, paysager, forestier, …

Manifestement les élus locaux ne l’entendent pas ainsi puisque ravis de voir arriver ce beau projet, ils se sont même constitués en association pour le défendre. On croit rêver… ou plutôt être en plein cauchemar.

L’avenir dira qui avait raison …. et si l’expression des habitants fortement mobilisés contre ce projet, mais qui fut aussi très stigmatisée, n’était pas au final l’avis le plus éclairé et pertinent pour préserver la vie et un avenir possible sur ce territoire.

1Installation Classée pour la Protection de l’Environnement

Jean-Jacques Gouguet, professeur émérite d’économie et d’aménagement du territoire de l’Université de Limoges et président de Sources et Rivières du Limousin a adressé en début d’année sa démission du Conseil scientifique du parc au président du PNR Millevaches.

Cette démission n’a pas été la seule dans ce contexte : un autre membre du Conseil scientifique ainsi que le chargé de mission « forêts » du PNR ont également pris le large. Nous reproduisons ici la lettre de démission de Jean-Jacques Gouguet

« Après mûre réflexion et discussion hier en conseil d’administration de Sources et Rivières du Limousin, j’ai pris la décision de démissionner du conseil scientifique du PNR Millevaches.

La première raison est l’instrumentalisation du conseil scientifique dans la contribution du Bureau du parc à l’enquête publique concernant le projet CIBV qui est inadmissible. Il est affirmé en effet, pour justifier la position favorable au projet du Bureau, que le conseil scientifique « a été mobilisé depuis près d’un an sur ce dossier afin d’étudier les documents disponibles relatifs au projet, et d’éclairer les instances du Parc Naturel Régional de Millevaches en Limousin en charge de ce dossier ». Je rappellerai simplement que j’avais envoyé la proposition suivante : « Il me semble donc que nous avons besoin d’une étude d’impact globale et non pas d’une étude d’impact limitée à une unité de production. Cela peut être intégré dans le débat préconisé avec l’absolue nécessité de participation réelle du public. Pourrait-on préconiser une vraie conférence de citoyens ? ». Tout cela est resté lettre morte : on a une pseudo étude d’impact purement ponctuelle ; la concertation « à la française » fait sourire.

La seconde raison provient du non respect de la devise adoptée à l’initiative du CORP* pour définir les PNR : « Une autre vie s’invente ici ». Or sur le territoire du PNR Millevaches

  • Nous venons d’échapper à une poubelle nucléaire

  • Il y a déjà un élevage industriel de bovins

  • La gestion et l’exploitation de la forêt est calamiteuse.

On rajoute une unité industrielle de destruction des sols et de la biodiversité (coupes à blanc et enlèvement des souches). Tout cela fait beaucoup et j’ai une réputation académique à défendre. Par ailleurs, ce n’est vraiment pas ma conception de la devise « Une autre vie s’invente ici. »

Le 17 janvier 2018

Jean-Jacques Gouguet

* Conseil d’orientation, recherche et prospective de la fédération des PNR

Pour aller plus loin:
L’avis du Conseil scientifique du Parc
Communiqué de presse inter-associatif
Contribution inter-associative à l’enquête publique

Article paru dans IPNS au mois de septembre 2017

Main basse sur la forêt !L’année 2017 commence à peine : les habitants de Bugeat et Viam, deux communes de Corrèze, apprennent par le bulletin municipal qu’ils ont été choisis pour vivre en direct l’une de ces expériences industrielles conduites au grand bénéfice du climat. Une usine de “pellets torréfiés“ projette de s’implanter en limite des deuxvillages ; la première de ce type en Europe. Deux habitants du Plateau qui ont étudié le dossier nous expliquent exactement de quoi il en retourne.

Les rédacteurs du bulletin municipal se félicitent de l’importance de l’événe-ment. Ils reproduisent à la virgule près la prose alléchante des promoteurs. On y vante l’incroyable supériorité du nouveau combustible, tous les bienfaits environnementaux dont il est porteur. Ses qualités énergétiques sont proches de celles du charbon, mais il n’en a plus les défauts.

Une aubaine sur un  champ de ruine
L’usine de Bugeat-Viam sera construite sur un terrain de 27 hectares, constitué par l’actuelle gare-bois et la zone industrielle voisine. Toutes deux ont été aménagées après la tempête de 1999, il y a presque 20 ans, par le Syma A89 (Syndicat mixte d’aménagement en Haute Corrèze). Un établissement public qui se consacre à des infrastructures destinées à la “filière bois“.
L’inauguration vit se déplacer l’ordinaire des sommités locales et même le directeur général de la SNCF. Mais l’investissement fut loin de connaître le succès escompté. Il constitue même une sorte de cas d’école en matière de gestion désastreuse des deniers publics. Personne, en effet, n’a réussi jusqu’à ce jour à voir un train et son chargement quitter cette “gare-bois“. Et la zone “industrielle“ attenante, à l’abandon, ne connut qu’un usage calamiteux.
Que ce champ de ruines puisse aujourd’hui intéresser un repreneur, devenir le théâtre d’une vraie activité industrielle, créer des emplois, voilà qui passera facilement pour un miracle aux yeux des élus et responsables du coin. Pourquoi y regarderaient-ils de plus près ?
La nouvelle fut rapportée dans le Populaire du 27 février 2017. “Des investissements à hauteur de 20 M€ et une quinzaine d’emplois en Haute Corrèze“, titre un article dans la rubrique “économie“. Les promoteurs du projet annoncent de leur côté vingt emplois sur place, et quarante de plus pourl’activité forestière locale et l’acheminement de la matière première.
Pour les entreprises impliquées, le montage fait sérieux. Une officine privée d’aménagement du territoire, la SOMIVAL, agit en commanditaire direct, avec l’aide opérationnelle de deux de ses filiales. Elle affiche les partenariats suivants : Eiffage (3egroupe français du BTP), Dynalim (un fonds d’investissement régional qui se consacre aux PME), les Charbonnages de France, et même le CEA qui, paraît-il, produit du “pellet torréfié“ au titre de ses recherches sur les énergies alternatives.

De l’art d’accommoder les restes
La matière première du pellet “nouvelle génération“, ce sont les “rémanents“. A elle seule, la consonance très “technique“ du vocable dit tout le dédain que ce genre d’entreprise peut nourrir envers la ressource qu’elle convoite, et le milieu dont elle l’extrait. Pour éclairer le profane, les“rémanents“, ce sont les rebuts d’abattage (branches, souches et autres résidus de coupes rases) qui pour la plupart restaient sur le terrain et finissaient en andains. Depuis quelques années, il est vrai – depuis que même les végétaux les plus dédaignés ont été élevés au rang de “biomasse“ – une partie se voyait déjà prélevée et transfomée en “plaquettes“ pour alimenter des chauffages collectifs dans la région. L’essentiel du rebut, cependant, exempt de valeur négociable, pourrissait lentement sur place, avec le seul mérite de ralentir, encore que très médiocrement, la stérilisation du sol due aux prélèvements intensifs sur la forêt.

Fortement encouragé par un marché de l’énergie officiellement sommé de réduire ses émissions de gaz carbonique, le déchet méprisé se métamorphose en ressource économique, par la magie de techniques nouvelles. Il devient valorisable à grande échelle pour d’audacieux investisseurs, toujours en quête de placements fructueux. À l’exemple des feuillus limousins qui, dans la dernière décennie, se sont vus livrés massivement à l’abattage au nom des énergies propres (*), le rémanent apparaît comme une aubaine de plus pour les propriétaires de parcelles qui ne voudront sûrement pas bouder un complément de revenu, fût-il modeste. Mettre à profit les “rémanents“, quoi de plus logique ? On ne va tout de même pas jeter les restes quand on peut les accommoder. Malheureusement, toute cette histoire de “rémanents“ n’est que propagande : ce sont les arbres eux-mêmes qui finiront en poudre, tout comme ils sont déjà réduits en granulés. La “transition écologique“ est à ce prix – on déforeste déjà par dizaines de milliers d’hectares en Amérique du Nord pour fournir les pellets “renouvelables“ qu’engloutissent désormais les centrales à charbon européennes.

40 camions par jour

Aux propriétés énergétiques en tous points excellentes, le “pellet torréfié“ se présente donc comme un très bon substitut du charbon, mais en beaucoup plus “écologique“. Il s’agit d’un pellet classique de consommation désormais courante, dont la fabrication passe par une phase finale de torréfaction à l’abri des flammes et de l’air. À l’exemple du charbon de bois de nos barbecues ou du fameux gazogène de la Traction Citroën durant l’occupation.

L’usine de Bugeat-Viam vise à produire chaque année 45 000 tonnes de pellets torréfiés dès son entrée en fonctionnement, prévue en 2019. Cela suppose un volume de matières premières de 117 000 tonnes de “rémanents“, dont l’approvisionnement générera un trafic de 70 camions par jour. Se glissant au milieu des autres grumiers, ils arpenteront la Montagne limousine dans un rayon de 80 km.

Les débouchés pour de telles quantités seraient dès aujourd’hui acquis : deux centrales à charbon d’EDF encore en fonctionnement et des installations de chauffage urbain en région parisienne. C’est assez dire tout le bénéfice local que d’aucuns pourraient avoir la faiblesse d’en attendre. Ainsi donc, c’est un ogre industriel qui vient s’installer au coeur du massif forestier du Plateau en vue de l’avaler tout entier et – c’est déjà prévu – aller se poser, après démontage et remontage, au milieu d’une autre forêt à dévorer, quelque part en Belgique, en Roumanie ou en Pologne.

Un stéréotype des arnaques du “green business“
Les habitants que le sort désigne pour devenir les riverains du lieu de production ont quelques bonnes raisons d’être inquiets. Les nuisances aux abords de l’usine, bien entendu présentées comme parfaitement indolores, pourraient s’avérer malgré tout désagréables : bruit, écoulements toxiques, fumées nauséabondes et poussières disséminées alentour au gré des vents. Chacun peut les comprendre, nous n’insisterons pas sur ce point.
Nous ajouterons cependant que s’ils étaient la contrepartie d’installations vraiment utiles, il n’est pas non plus complètement impensable de devoir en accepter quelques désagréments en retour. Des installations, par exemple, par lesquelles les habitants parviendraient à réduire leurs dépendances au système, gagner en liberté et en maîtrise de leurs conditions de vie. Mais le projet de Bugeat-Viam n’est évidemment pas cela.
Il est un stéréotype grossier de toutes les arnaques du “green business“, le capitalisme des prédateurs habillés de vert, menées au nom des enjeux écologiques (fermes d’éoliennes géantes, centrales photovoltaïques gigantesques, déploiements massifs d’automobiles électriques, mégapoles invivables mais faites de bâtiments à “haute qualité environnementale“, etc., qui invariablement accentuent encore le contrôle et la mise en dépendance des populations, au nom d’une soi-disant “transition énergétique“, devenue idéologie d’Etat).

Lorsque l’on veut vraiment venir à bout d’un problème, n’importe qui peut comprendre qu’il est aberrant d’en confier la solutionaux gens et aux instances qui l’ont engendré. S’agissant des périls écologiques qui dégradent la planète, c’est pourtant la situation pathétique dans laquelle les populations se voient piégées. Jamais, depuis les années 1970, un mouvement politique n’eut à sa disposition d’arguments plus sérieux que ce pauvre mouvement écologiste ; aucun autre sujet ne rencontra autant de sympathie dans la population, et jamais un mouvement ne connut un aboutissement plus dérisoire et plus pervers. Chacun se souvient de ce ridicule “Grenelle environnement“ de 2007, dont les comparses, écologistes en tête, s’accordèrent d’avance pour ne pas avoir à traiter du nucléaire.

L’hypocrite comptabilité des émissions de carbone, que certains se représentent comme un pas méritoire vers le salut, mais qui dans la réalité sert à abriter toutes les tricheries, n’a d’autre fonction que d’empêcher un questionnement plus sérieux sur la structure et le fonctionnement de ce monde. Une molécule de chimie ne peut en aucun cas passer pour la principale menace ici-bas. Il faudra continuer de chercher ail- leurs…

La vérité ne sert qu’à faire avaler le mensonge
Pour le CO2, notre fabricant de charbon artificiel se targue de l’excellence de son comportement lorsqu’il brûle. C’est peut-être vrai. C’est une qualité couramment mise en avant pour les combustibles issus du bois, et pour le bois lui-même, lorsqu’il n’était encore que bûches. Ce fut le cas du moins jusqu’à l’hiver dernier, quand la petite flambée du soir dans les cheminées des Pa-risiens fut à son tour rendue responsable de tous les maux de la capitale.
C’est un principe élémentaire de la propagande : la vérité n’y sert qu’à faire avaler le mensonge. Quand un fabricant de pellets veut tirer avantage de ce que sa marchandise rejette moins de carbone que les autres, alors qu’il s’apprête à faire raser la forêt jusqu’à la dernière brindille, c’est pour éviter d’avoir à produire le bilan intégral du cycle de production, de l’abattage au produitfinal, en passant par les phases de transport, de transformation, de manutention, etc.
Au même instant, une directive ministérielle évidemment pondue au titre du climat, intitulée “Programme national de la forêt et du bois“ vise à commercialiser 12 millions de mètres cubes de bois supplémentaires par an d’ici à 2026. Un tiers de plus que les 37 millions de mètres cubes annuels récoltés aujourd’hui.
S’il est une issue qui est prévisible, c’est ce que pèseront dans le bilan climatique les forêts, piégeuses de carbone et prodigues en oxygène, quand la cupidité aveugle des propriétaires et l’appétit des investisseurs auront fini de les consumer.

(*) L’association “Nature sur un Plateau“, ainsi qu’une brochure, anonyme, intitulée “Rapportsur l’état de nos forêts et leurs devenirs possibles“, dénoncèrent chacune de leur côté, dès 2013 l’hécatombe programmée des bois de feuillus, sacrifiés sur l’autel du bois-énergie.

ENVIRONNEMENT

page1image1823328page1image1823104page1image1825120