Les forêts contre le bois énergie

Ceci est un extrait du magnifique livre de Jean-Baptiste Vidalou, en vente aux éditions Zones (http://www.editions-zones.fr/)

LES FORÊTS CONTRE LE BOIS-ÉNERGIE

« Dans la métamorphose de la forêt en jardin, tout est question de rangement. On transforme un désordre imposé en un désordre choisi. Il est difficile d’échapper au désordre, car contrairement à l’ordre, le désordre pousse. Surtout s’il a plu cette nuit. »

Stéphane BRETON, Le Ciel dans un jardin.

Notre situation actuelle est en gros la suivante. Depuis deux cents ans, nous avons extrait les résidus d’énergie solaire concentrés dans les tourbières et les organismes marins qui s’y sont décomposés il y a plus ou moins trois cents millions d’années. Se transformant par compression et sans oxygène dans les couches et les plis de la terre, ces accumulations, plutôt rares, constituent le pétrole et le charbon, ce « soleil enfoui » que nous brûlons à une vitesse délirante. C’est un fait qui contient une certaine vérité sur notre consumation de la Terre : un seul litre de pétrole utilisé aujourd’hui a nécessité 25 tonnes de vie marine primitive. Le carbone, accumulé par des millions d’années de vie organique, se retrouve soudainement dans l’atmosphère, pour causer le réchauffement dont on commence à présent à subir très physiquement les effets sur nos existences. Cette folle accélération extractiviste ne pouvait pas se produire sans quelques conséquences catastrophiques. Des énergies concentrées depuis des millions d’années ont été libérées en seulement deux siècles !

Il est évident que l’engouement pour la biomasse et le bois-énergie relève de la même « contraction du temps », du même extractivisme. Le bois (qui est aussi une forme de soleil concentré, par l’effet de la photosynthèse des feuilles et la production de matière organique) est converti en une ressource équivalente à l’or noir à travers la trituration, les plaquettes, les pellets et les chaudières automatisées. Que ce soit dans les méthodes d’extraction, comme dans les méthodes de transformation, ce n’est ni plus ni moins qu’à une pétrolisation des matières organiques que l’on assiste. La filière bois-énergie s’organise à présent, comme toute entreprise énergétique d’envergure, autour de « plates-formes logistiques ». Du chantier d’abattage jusqu’aux chaufferies ou centrales biomasse, les arbres entiers, les déchets forestiers ou des sous-produits agricoles doivent être acheminés, broyés en plaquettes ou transformés en granulés. Puis, toute cette matière, une fois fluidifiée, est calibrée, stockée, parfois conditionnée, et enfin transportée et déversée dans les silos en fonction de la demande et de la consommation. Dans cette chaîne logistique, c’est évidemment la standardisation et l’homogénéisation du produit final qui sont recherchées. De modes de subsistance singuliers, d’usages multiples, la forêt devient un et un seul flux énergétique. Avec son réseau et presque ses conduits.

Les forêts entretenues par les anciens, de terrasses en terrasses dessinant la montagne d’autant de courbes de murs en pierres, se transformeront en gisements de biomasse. Le rapport à l’arbre, au monde, aux usages est proprement nié. L’arbre qui contient les possibilités multiples de devenir bois de charpente, parquet, table, bois de chauffage, tanin, nourriture, piquet, bol, tonneau, gouttière, ruche… se convertit en une abstraction : de la « future électricité ». Partir en forêt, trouver les arbres propices à une charpente, comme les bâtisseurs dignes de ce nom le pratiquent, scrutant le diamètre, la courbe et les formes de l’arbre désiré et imaginant déjà la place qu’il tiendra dans la structure finale, suivant la composition des lignes du bois, longeant les nœuds, profitant de telle ou telle disposition des branches, planant l’écorce, traçant le tenon ou la mortaise, suivant la matière, ses fils et ce qu’elles lui proposent plutôt que de lui imposer violemment une forme prédéterminée ; tout ça est absolument incompréhensible pour la vision extractiviste qui ira, en fonction d’une commande, sur une parcelle quelconque, récolter, débiter, transporter, triturer, brûler du bois-énergie.

Ce regard « énergétique » posé sur la forêt est le même que celui posé sur la matière. Dans cet arbre-là, il voit non pas un événement qui se donne à lui, mais un cubage. Dans le bois de ce même arbre, il voit non le travail possible du rabot ou de la plane sur les copeaux plus ou moins épais, mais un tonnage de bois déchiqueté. Ce regard violente le bois autant qu’il le méconnaît. Son affaire est toute géométrique, et sa recherche est en quête d’automaticité. Il réduit le nombre possible des matières brutes que l’on peut utiliser pour la fabrication d’un objet. De toute singularité technique, il fait une homogénéisation abstraite. En ce sens, comme le disait Simondon, cette vision purement technologique de la matière est une « zone obscure centrale » : on sait ce qui rentre, on sait ce qui sort, mais on ne sait pas ce qui s’y passe. Comme pour tout objet, c’est la commande qui détermine tout, selon une position d’extériorité totale, à l’image de ce que sont devenus tout travail et notre rapport à la technologie dans ce monde logistique. Le fonctionnement de la machine, la provenance de la machine, la signification de ce que fait la machine et la manière dont elle est faite, de tout cela on ne sait rien. On sait que le bois est coupé quelque part pour faire de l’électricité quelque part qui est elle-même consommée ailleurs. Mais, entre ces points nodaux, que se passe-t-il, sinon que ce « bois » passe par une quantité ahurissante de machines ? Le système commande à la matière une unique prise de forme (être déchiquetée pour pouvoir être brûlée de manière « fluide ») qui lui ôte toute autre possibilité de prise de forme.

La lignine elle-même, molécule la plus coriace du monde végétal, en vient à être convertie en produit « raffiné » par des opérations dignes de l’industrie pétrochimique. Le complexe de Pomacle-Bazancourt, au nord de Reims, produit du bioéthanol et des produits chimiques « biosourcés » à partir de cellulose. Le site se situe au milieu d’une étendue désertique de champs de betteraves à l’infini, les quelques grandes fermes éparpillées çà et là notifiant la rare présence humaine encore nécessaire à faire fonctionner cette région « agro-industrielle », comme il est indiqué sur les panneaux de la nationale. Le site réunit une sucrerie, une amidonnerie, une distillerie, une centrale énergétique à base de biomasse agricole et forestière, ainsi qu’un centre de recherche appliquée. Le processus de fabrication du bioéthanol repose sur le fractionnement mécanique (très énergivore) de la biomasse, puis sur son hydrolyse par des enzymes génétiquement modifiées, et sa synthèse en produits d’alimentation, polymères plastiques, pharmacie, chimie. L’avenir, nous dit-on, serait dans les carburants biosourcés. Mais on oublie de préciser que, s’il fallait biosourcer la consommation mondiale de plastiques, de lubrifiants, de produits chimiques et de carburants, il faudrait y engloutir pas moins de 2 milliards de tonnes en contenu carbone – ce qui impliquerait de stériliser l’ensemble des terres agricoles de la planète et de faire table rase de toutes les forêts.

La biomasse, tant vantée comme intrant du « mix énergétique », est largement inefficiente en termes de production électrique, puisque son rendement n’est que de 35 % : il faut pour ainsi dire brûler deux arbres pour que le troisième dégage l’énergie nécessaire à faire tourner les turbines. Le fait est que la biomasse, comme tout le système énergétique aujourd’hui, produit de l’énergie en tant que tarification électrique. Comme pour les grains dans les élévateurs automatiques de Chicago, tout le système est pensé pour la fluidification et l’homogénéisation des matières premières, peu importe leur qualité ou leur origine. Ici en l’occurrence, qu’il s’agisse de déchets de palettes, de grumes d’Espagne, du Canada, du Brésil ou de bois du sud de la France, ce qui compte, c’est la gestion des flux de bois. Cette gestion n’est envisageable, à un tel niveau industriel, que dans la stricte mesure où elle s’insère dans le système général des flux de circulation électrique par une réduction hallucinante : des tonnes de bois sont converties en kW-h, puis en € par kW-h ! Seul un tour de force délirant est capable de comparer des éléments qui n’ont absolument rien à voir entre eux, à savoir une masse physique et une tarification électrique. Seule une logistique tentaculaire d’acheminement de camions, de containers de bois, de centrales, de lignes électriques, de transformateurs, et enfin de compteurs permet une telle mise en équivalence. N’est-ce pas cela que les ingénieurs apprennent en premier lieu, à savoir que, pour établir efficacement le plan des matières, il faut les mettre à plat ?

Pour que le bois à son tour s’intègre à cette logistique, il fallait d’abord que la foresterie se mécanise, qu’elle adopte elle aussi des « standards ». Nous l’avons vu à travers l’histoire de Chicago : les forêts exploitées pour la construction uniformisée de charpentes et ossature bois ont complètement disparu à la fin du XIXe siècle. Avec la mécanisation du travail en forêt, le début du XXe siècle voit l’économie du papier s’emparer de la forêt, et des plantations homogènes coloniser le nord des États-Unis. Pour pallier les aléas de la manutention des grumes sur les rivières, John Deere (originaire de l’Illinois et dont l’entreprise est à présent le leader mondial de la machinerie forestière et agricole) entreprend la mécanisation du débardage en inventant des treuils à vapeur. Plus tard, dans l’entre-deux-guerres, les industries militaires adaptent leur technologie faite pour le champ de bataille, notamment les chars à chenille, à la foresterie. Cette dernière ne cessa plus de se mécaniser depuis les années 1950, avec aujourd’hui les abatteuses, leur cabine climatisée et leur commande joystick, qui transforment le bûcheron en simple pilote. Mais en un pilote surveillé, puisqu’une application télématique, JohnDeereLink, a été récemment élaborée afin de permettre à l’entrepreneur de géolocaliser ses machines, de comptabiliser les heures de travail pour chaque chantier, de visualiser en temps réel l’état des coupes et la consommation en fuel. Même si ce genre de boîte a la « finesse » de déclarer agir pour l’« éco-efficience », en réduisant ainsi les émissions de CO2 de ses moteurs, ces engins sont clairement conçus pour l’extractivisme massif. Les noms et les caractéristiques techniques des machines parlent d’eux-mêmes : bulldozer forestier, débusqueur à grappin 17 tonnes, abatteuse-groupeuse qui permet de couper les arbres par tas, abatteuse-moissonneuse de 250 chevaux avec tête d’abattage multifonctionnelle, porteur 19 tonnes, et très « spatiale » abatteuse-araignée pour les zones inaccessibles. En toute cohérence, les attributs technologiques de cette flotte de machines les apprêtent à l’exploitation du bois-énergie puisqu’elles sont conçues pour homogénéiser et fluidifier la coupe, l’ébranchage et parfois le broyage sur place, le tout s’opérant sur site avec seulement quelques conducteurs-opérateurs et rapidement. Le bois récolté est chargé, acheminé, livré, peu importent les distances.

Pas étonnant que de plus en plus de bûcherons, s’étant frottés aux manettes de ces machines de guerre, désertent le métier et reviennent au débardage animal et à d’autres formes de travail en forêt. C’est à cette autre vision de la forêt que travaille le RAF, le Réseau pour les alternatives forestières qui depuis 2008 expérimente des manières de faire et des méthodes de transmission des savoirs autour de la « forêt jardinée ». Ailleurs, des amis montent une scierie mobile afin de pourvoir en bois de construction d’autres lieux ou la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. De plus en plus de groupes se réapproprient ces questions sur les territoires qu’ils habitent, coordonnant des chantiers collectifs de bûcheronnage ou de construction de charpente, organisant des séminaires, des rencontres entre praticiens, des réflexions sur l’imaginaire de la forêt ou sur les problèmes matériels singuliers qu’ils rencontrent avec leurs forêts, là où ils vivent. Qui a goûté à cette sensibilité ne pourra plus toucher au joystick des engins de mort. On ne bâtit pas une maison commune sans s’arracher d’une certaine manière à toute cette standardisation létale du monde.

Que ce soit pour les grains, la biodiversité, le bois, toute réalité, dans le monde de l’économie, ne se conçoit que réduite à des « standards ». Mais il faut comprendre ce système comme un système technologique et donc sous l’angle essentiellement politique. Aujourd’hui, le pouvoir s’organise autour de ce que certains sociologues, comme Andrew Barry, appellent des « zones technologiques ». C’est-à-dire des espaces sans frontières géographiques précises, qui ont certes certaines limites et une emprise réelle sur le sol, mais qui ne peuvent pas se définir selon la pauvre dichotomie de ce qui est « local » ou « global ». Ces espaces sont faits d’agencements de machines, de réseaux, d’experts, de populations, de protocoles politiques qui ne peuvent être réduits à l’idée d’États-nations, ni même d’union entre ces États, mais plutôt les traversent de part en part, jusqu’à les faire éclater. Chacune de ces « zones technologiques » se définit bien mieux comme un dispositif de contrôle se redoublant de « zones de mesures » (adoption d’une métrique universelle), de « zones infrastructurelles » (instauration d’un système technologique uniformisé et standardisé) et de « zones de certification » (lorsqu’il n’y a plus de différence entre les normes et les infrastructures, l’une et l’autre se coproduisant par des lobbys, des tarifs, des labels, des protocoles, etc.). Toute puissance impériale articule dès lors son pouvoir non sur une souveraineté politique mais à travers des « zones technologiques impériales » et se définit contre les oppositions et les résistances qu’elle rencontre face à l’aménagement de ces zones. Notre époque n’est pas dite celle de la « troisième révolution industrielle » pour rien, elle qui ne peut prétendre « unifier », c’est-à-dire « atteindre un degré minimal d’harmonisation » dans ces différentes zones et sous-zones, qu’aussi longtemps que ces zones restent dispersées, par principe dé-centralisées.

Pour saisir la stratégie énergétique actuelle, il faut d’abord regarder historiquement ce que signifie, en termes de « zones technologiques », la différence entre la production du charbon et celle du pétrole. Fin XIXe siècle, avec l’extraction et la mise en circulation du pétrole, une transformation logistique capitale s’est en effet opérée. Jusque-là, le transport du charbon, depuis les mines vers les points de consommation, était géré par des ouvriers le long d’un vaste réseau de chemins de fer. Ce type de réseau pouvait être la victime de tout un tas de problèmes techniques du type du sabotage, du ralentissement, du blocage, ou de l’engorgement. En effet, les ouvriers organisés possédaient encore la capacité d’intervenir directement sur les infrastructures de transport du charbon. Si bien que, en 1918 par exemple, une corporation d’industriels miniers américains, la Rockefeller Foundation, se demande comment empêcher les puissants syndicats ouvriers de paralyser le pays par des blocages des chemins de fer et des mines de charbon. Les ouvriers, de par leur connaissance des points de jonction du réseau, des lieux stratégiques de production et leur connaissance des machines, pouvaient en effet entreprendre le sabotage de l’approvisionnement pendant les longues grèves de mineurs et les durs conflits qui ont rythmé le début du XXe siècle. Une façon « moins violente » de venir à bout de ces conflits a été trouvée par l’invention de syndicats d’entreprises qui permettaient aux ouvriers de négocier leur salaire en les empêchant de rejoindre les syndicats indépendants.

Mais c’est bien avec la logistique pétrolière que fut résolu le danger du blocage ouvrier. En effet, l’extraction du pétrole demande moins de main-d’œuvre, de plus, celle-ci reste en surface et il est donc plus facile à l’entreprise de la contrôler. Le transport du pétrole est effectué via des stations de pompage et des oléoducs, ce qui, au contraire des chemins de fer, rend plus difficiles le sabotage ou le ralentissement des flux. Même si un oléoduc est percé ou sectionné, le temps de la réparation est assez faible. Comme pour la Board of Trade de Chicago, où le transport des sacs de grains a été radicalement transformé par l’élévateur à grains automatique, de même le transport des barils de pétrole en voiture à cheval vers les gares de dépôt s’est vite trouvé remplacé par des oléoducs. Le pétrole peut facilement être transporté dans des containers à travers les océans. Il coule par gravité et il peut se stocker dans de plus petits espaces que le charbon. La machine au fioul peut être automatisée. Contrairement à la machine à vapeur, elle n’a pas besoin de chauffeur. Comme le dit très bien Timothy Mitchell dans son étude sur les liens historiques entre le pétrole et le pouvoir : « Tandis que le mouvement du charbon tendait à suivre des réseaux dendritiques, c’est-à-dire un tronc principal muni de plusieurs branches, ce qui créait de possibles goulots d’étranglement à différents points de jonction, le pétrole s’écoulait par des réseaux qui avaient plutôt les propriétés de la grille ou du réseau électrique : les chemins possibles étaient multiples et le flux d’énergie pouvait facilement en changer pour éviter les blocages ou surmonter les pannesnote. »

Avec l’automatisation de la production et de la circulation du pétrole à partir de 1950, les ouvriers des raffineries ou des usines pétrochimiques se sont transformés en superviseurs de flux de matières, au même titre que des techniciens de maintenance. Cette tendance s’appliquant partout ailleurs, dans l’industrie automobile, dans les mines, les chemins de fer, la sidérurgie, et les autres secteurs de l’énergie – jusqu’à la robotisation actuelle des chaînes de production du type Apple ou Amazon. On comprend mieux dès lors la stratégie de fluidifier ce qui ne l’était pas encore et d’intégrer toutes les matières premières disponibles dans ce paradigme logistique. L’énergie devient informatique, comme l’information devient énergétique. L’automatisation cybernétique en cours de la production électrique, à travers les smart grids et l’intégration des renouvelables dans ces réseaux, est la poursuite de ce programme historique de neutralisation des potentialités de blocage. Les ouvriers y étant transformés, sans exception, en « dispatcheurs ».

On ne saisit rien de l’actuel engouement pour les réseaux et la connectivité continue si on ne les analyse, à la fois, comme dispositifs de sécurité et comme mécanismes d’annulation de tout événement. Ce qui se passe aujourd’hui autour de la fluidification des sources d’énergie en général et du bois-énergie en particulier, avec la trituration du bois, les granulés, les chaudières et les turbines automatisées, est exactement ce qui se passait pour les physiocrates à propos des stocks de grains. Ces stocks n’étaient pas pensés seulement en tant que stocks, mais liés à tout un ensemble de problèmes, tels que la disposition des villes, la disette, les épidémies, la contagion, l’émeute, etc. Mais si la gestion des stocks de grains était une question de discipline, aujourd’hui la gestion des flux est une question de contrôle dont les maîtres mots sont : surveillance, transparence, interconnexion. On sait quelles questions taraudaient les physiocrates du XVIIIe siècle : comment laisser faire les circulations tout en les contrôlant, comment trier le bon grain de l’ivraie, comment faire en sorte que ça aille perpétuellement d’un point à un autre, « mais d’une manière telle que les dangers inhérents à cette circulation en soient annulés », comme dirait Foucault. Mais c’est tout aussi bien ce que se demande n’importe quel ingénieur aujourd’hui pour gérer un réseau électrique : comment les flux d’électricité circulent, comment éviter le black-out, la panne systémique, comment calculer un prix pour le consommateur, comment faire circuler ensemble bit et watt sans qu’il y ait d’effet de saturation ? Cela n’est pensé que dans la mesure où toute cette circulation d’information et d’énergie se trouve articulée à un mode de gouvernement, mais plus encore où elle devient ce gouvernement lui-même. En même temps que l’administration des hommes et des choses se trame d’infrastructures, de standardisations, de mesures, bref de « zones technologiques impériales », elle implique aussi une immense reconfiguration des existences et des manières de percevoir le monde. La propagande quotidienne n’insisterait pas si massivement sur la « révolution des smart grids » sans espérer par là révolutionner, c’est-à-dire gouverner, tout un ethos smart, toute une gamme de manières de faire et de penser la vie compatibles avec ce système en panne de légitimité. Or c’est bien de là, depuis le cœur de cette volonté d’« harmonisation » de ce qui ne peut plus l’être, que du conflit politique peut resurgir. Et qui sait quelles figures ingouvernables pourraient bien venir, à l’occasion de quelque « chantier » ou de quelque « émeute », faire éclater le fantasme lisse et homogène de ce monde ?